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Comment internet fonctionne à La Réunion : caches locaux, peering et câbles sous-marins

Comment fonctionne internet à La Réunion : la plupart du contenu (YouTube, Netflix, Cloudflare) est déjà en cache localement. Le reste passe par les câbles sous-marins et le peering en Afrique du Sud.

Vue sous-marine de l'océan Indien autour de La Réunion, illustrant les câbles sous-marins et l'infrastructure réseau qui relie l'île à internet.

L’essentiel

Quand tu charges une vidéo YouTube à Saint-Denis, dans la plupart des cas le contenu ne traverse pas l’océan : il vient d’un serveur cache installé chez ton opérateur, à quelques kilomètres de chez toi. Quand il faut quand même sortir de l’île, c’est généralement vers l’Afrique du Sud que ton trafic passe, parce que c’est là que les opérateurs locaux et mondiaux s’échangent du trafic. Tout cela repose sur des câbles sous-marins qui relient La Réunion à l’Afrique et à l’océan Indien. Ce guide explique simplement le parcours d’une requête internet depuis l’île, les caches locaux qui changent tout, le peering, et pourquoi un site Europe peut parfois être plus lent qu’un site Sud-Africain.

Le parcours d’une requête internet

Quand ton téléphone ou ton ordinateur charge une page ou une vidéo, voici grossièrement ce qui se passe.

  1. Ta box envoie la demande à ton fournisseur d’accès (Orange, SFR, Free, Zeop, Canalbox, Telco-OI, Starlink selon ton abonnement).
  2. Ton fournisseur vérifie d’abord s’il a le contenu en cache local. Si oui, il te le sert directement depuis son réseau, sans sortir de La Réunion. La requête fait quelques kilomètres au maximum.
  3. Si le contenu n’est pas en cache, le fournisseur achemine la demande vers un point d’échange international. Le plus souvent, ce point est en Afrique du Sud, principal hub numérique de la zone océan Indien.
  4. La demande emprunte un câble sous-marin (voir le guide câbles sous-marins) pour sortir de l’île.
  5. Le serveur cible reçoit la requête (Google, Microsoft, AWS, ou tout autre opérateur de contenu) et renvoie la réponse.
  6. La réponse revient vers toi, pas forcément par le même chemin que l’aller (voir plus bas).

Le caching local change tout

L’écrasante majorité du trafic internet d’un foyer réunionnais est constitué de streaming vidéo, services cloud, sites populaires. Les grandes plateformes (Google, Netflix, Cloudflare, Microsoft, AWS) installent depuis des années des serveurs cache directement chez les opérateurs locaux, partout dans le monde. À La Réunion, c’est la même logique.

YouTube : Google Global Cache

YouTube est hébergé par Google. Pour soulager les câbles internationaux et améliorer l’expérience utilisateur, Google installe des Google Global Cache (GGC) chez les opérateurs locaux : ce sont des serveurs qui stockent les vidéos les plus populaires. Quand tu lances une vidéo très regardée, elle vient du GGC local, pas d’un datacenter européen ou américain. La latence est minime, et aucun bit ne traverse de câble sous-marin pour cette requête.

Netflix : Open Connect Appliances

Netflix utilise un dispositif similaire appelé Open Connect Appliances (OCA), des serveurs cache installés chez les opérateurs. À La Réunion, Zeop a été pionnier sur ce sujet : un cache OCA Netflix fonctionne sur leur réseau depuis plus d’une décennie. Quand tu regardes une série Netflix populaire, elle vient du cache local Zeop, pas de l’Europe.

Cloudflare et autres CDN

Cloudflare, qui sert une grande partie des sites web mondiaux, a aussi une présence locale à La Réunion. Une instance Cloudflare est en service chez Zeop et partagée avec d’autres opérateurs via leur infrastructure d’interconnexion. Cela couvre une part importante du web (sites, API, applications mobiles).

Conséquence pratique

Une part importante de ton usage internet quotidien (typiquement de l’ordre de 90 à 95 % du trafic vidéo selon les retours d’opérateurs locaux) ne nécessite aucun aller-retour vers l’Europe ou l’Asie. Cela explique pourquoi le streaming HD fonctionne très bien à La Réunion malgré l’éloignement géographique, et pourquoi une coupure partielle d’un câble sous-marin peut passer largement inaperçue : tant que les caches locaux fonctionnent, le service utilisateur n’est pas dégradé.

Le peering : quand il faut quand même sortir

Quand le contenu n’est pas en cache (site rare, application métier, données dynamiques), il faut sortir physiquement de l’île. C’est là qu’intervient le peering : un accord d’échange de trafic entre opérateurs.

Le hub Afrique du Sud

Pour la zone océan Indien, le principal point de peering est en Afrique du Sud. La plupart des grands acteurs (Google, Microsoft Azure, Amazon Web Services, opérateurs africains, opérateurs européens en transit) y sont présents. Les opérateurs réunionnais peerent à cet endroit, ce qui leur permet d’atteindre une grande partie d’internet sans devoir acheter du transit vers l’Europe pour chaque requête.

Pourquoi pas seulement l’Europe ?

L’Europe reste la destination principale du trafic non-caché de La Réunion (la plupart des services SaaS, les sites français, l’administration, etc.). Mais y aller passe par les câbles sous-marins via Mayotte / Mombasa / le Kenya (route LION / LION2) ou via l’Afrique du Sud puis remontée par les câbles continentaux. L’Afrique du Sud reste plus proche en termes de hops, donc plus accessible.

Les câbles sous-marins

Tout ce trafic non-caché transite par des câbles sous-marins en fibre optique. La Réunion en utilise principalement trois systèmes : SAFE (historique, en fin de vie), LION / LION2 (régional, route privilégiée vers l’Europe via Maurice/Madagascar/Mayotte/Kenya), METISS (récent, capacité théorique 24 Tbit/s). Un quatrième système, ReuNION, est en projet, avec des questionnements sur sa route exacte.

Le guide complet : Les câbles sous-marins de La Réunion.

Capacité théorique vs capacité activée

Une distinction essentielle : la capacité théorique d’un câble (24 Tbit/s annoncés pour METISS, par exemple) est ce que la fibre + l’équipement maximal autoriseraient. La capacité activée est ce que les opérateurs ont effectivement allumé en termes de longueurs d’onde et d’équipements optiques. Ce qui est activé représente une fraction du théorique, dimensionnée selon la demande commerciale.

Combinaison de plusieurs câbles

Les opérateurs réunionnais ne dépendent pas d’un seul câble. Ils combinent plusieurs liens pour leurs propres routes (par exemple METISS + SAFE en local, et SAT3 + EQUIANO pour le transit Afrique du Sud). C’est la diversité de ces routes commerciales qui détermine la robustesse réelle face à un incident, pas le seul chiffre de capacité.

Latence aller, latence retour : souvent différentes

Sur internet, le chemin aller et le chemin retour entre deux points sont calculés indépendamment par les opérateurs, en fonction de leurs accords commerciaux et de la santé de leurs liens. Une requête peut partir vers l’Europe via Mayotte et la côte est-africaine, et la réponse revenir via Madagascar et l’Afrique du Sud, en empruntant des câbles différents. Conséquence : la latence aller et la latence retour peuvent différer, et un changement de route (par exemple suite à un incident sur un câble) peut affecter l’un sans affecter l’autre.

Cette asymétrie est normale et fait partie du fonctionnement habituel d’internet, pas un signe de panne. Elle complique simplement l’analyse des incidents : voir le guide RIPE Atlas pour comprendre comment des sondes réparties sur l’île permettent quand même de détecter les anomalies en croisant les observations.

Pourquoi un site Europe peut parfois être plus lent qu’un site Afrique du Sud

Question fréquente, et l’explication tient en quelques éléments. Un serveur en Afrique du Sud est atteignable en quelques sauts via le peering local : la route est courte et bien provisionnée. Un serveur en Europe, lui, peut nécessiter de remonter via LION/LION2 puis transiter par plusieurs opérateurs continentaux. Si l’un de ces opérateurs est saturé, ou si la route emprunte un câble plus chargé, la latence ressentie peut dépasser celle d’un trajet plus court vers l’Afrique du Sud. C’est un effet de topologie réseau, pas un effet de distance pure.

Ce que ça change en cas de coupure

Coupure partielle (un câble seul, fibres limitées)

Tant que les caches locaux fonctionnent (YouTube, Netflix, Cloudflare, sites de grands fournisseurs), une bonne partie de l’usage quotidien reste fluide. Ce qui dégrade rapidement : les services qui nécessitent un aller-retour vers l’Europe ou les États-Unis (sites administratifs, applications métier hébergées en métropole, services bancaires, jeux en ligne avec serveurs européens).

Coupure majeure (plusieurs câbles)

Là, c’est différent. Même avec les caches, certains services synchronisent régulièrement (mises à jour, listes de lecture Netflix, authentification, paiement). Une isolation prolongée fait tomber peu à peu les services qui dépendent d’une connexion sortante. Les liens satellite (Starlink, Eutelsat) restent fonctionnels mais saturent rapidement face à la demande d’une île entière. Voir le guide Starlink pour comprendre le potentiel et les limites de la connectivité satellite à La Réunion.

Suivre la santé du réseau

Plusieurs outils permettent d’observer ce qui se passe en temps réel. 974.live agrège les signaux des opérateurs et des sondes RIPE Atlas pour détecter les incidents (voir le guide détecter les pannes FAI et EDF). Les opérateurs eux-mêmes voient les anomalies directement sur leurs routeurs (les routes BGP qui clignotent ou tombent), mais ces informations ne sont pas toujours rendues publiques rapidement.

Remerciements

Ce guide a été enrichi des retours techniques de Florent (pseudo f1oren), opérateur local impliqué de longue date dans l’infrastructure réseau réunionnaise, notamment sur les sujets de caching local et de connectivité régionale. Joignable sur X (Twitter) et auteur d’un post de coordination sur le forum Kozazot à propos des sondes RIPE Atlas à La Réunion.

Sources externes