Les câbles sous-marins de La Réunion : SAFE, LION/LION2, METISS, ReuNION
Comment La Réunion est reliée à internet : 3 grands systèmes actifs (SAFE, LION/LION2, METISS), un 4e projet ReuNION, leur rôle, leurs vulnérabilités, et ce qui se passe en cas de coupure.
L’essentiel
La Réunion est une île. Tout son trafic internet passe par des câbles à fibre optique posés au fond de l’océan. Trois grands systèmes sont actuellement actifs sur l’île : SAFE, le câble historique en service depuis 2002 ; LION / LION2, le réseau régional reliant La Réunion à Maurice, Madagascar, Mayotte et le Kenya ; METISS, le câble plus récent qui ouvre une route directe vers l’Afrique du Sud (consortium METISS Cable). Un quatrième système, ReuNION, est en projet pour renforcer la résilience numérique de l’île. Les caractéristiques techniques des câbles (longueur, capacité, atterrages) sont documentées par TeleGeography Submarine Cable Map. Si l’un casse, le reste assure la continuité, mais avec une qualité dégradée. Si plusieurs cassent en même temps, l’île est largement isolée du reste du monde.
Résumé rapide
| Statut | Câble / système | Rôle |
|---|---|---|
| Actif | SAFE | Câble historique (2002) reliant Afrique du Sud, Maurice, La Réunion, Inde et Malaisie |
| Actif | LION / LION2 | Réseau régional océan Indien : La Réunion, Maurice, Madagascar, Mayotte, Kenya |
| Actif | METISS | Câble récent (2022) reliant La Réunion, Maurice, Madagascar, Afrique du Sud |
| En projet | ReuNION | Futur câble pour renforcer la résilience et la souveraineté numérique de l’île |
Pourquoi des câbles, pas des satellites
Internet par satellite existe à La Réunion (cf. guide Starlink), mais reste minoritaire. Plus de 99 % du trafic mondial transite par des câbles sous-marins, pour trois raisons principales. La capacité d’abord : un seul câble moderne transporte plusieurs dizaines de térabits par seconde, l’équivalent de millions de connexions Starlink simultanées. La latence ensuite : un câble Paris vers La Réunion présente une latence physique d’environ 100 ms ; un satellite géostationnaire ajoute facilement 600 ms (aller à 36 000 km, retour) ; Starlink en orbite basse réduit ce délai mais reste plus lent qu’une fibre. Le coût enfin : à l’échelle d’un opérateur, un câble en fibre coûte beaucoup moins par bit transporté que de la bande satellite. Pour La Réunion, la dépendance câble est donc quasi-totale.
SAFE, le câble historique (2002)
SAFE signifie South Africa Far East. Mis en service en 2002, il a longtemps constitué la principale liaison internationale longue distance de l’île. Il relie l’Afrique du Sud à la Malaisie en passant par Maurice, La Réunion, l’Inde et le Sri Lanka, sur une longueur totale de l’ordre de 13 800 km. À La Réunion, le câble atterrit dans la baie de Saint-Paul (côte ouest), et il est exploité par un consortium d’opérateurs internationaux (Orange, Telkom Afrique du Sud, plusieurs opérateurs asiatiques).
Sa capacité initiale était d’environ 10 Gbit/s (techno de l’époque). Plusieurs vagues d’upgrade des équipements optiques aux extrémités l’ont portée à environ 440 Gbit/s aujourd’hui (les fibres elles-mêmes ne changent pas, seuls les terminaux sont remplacés). SAFE est désormais en fin de vie : le ratio coût / bande passante est obsolète face aux câbles modernes, et la fiabilité décroît au fil des incidents et des réparations. C’est l’une des raisons qui motivent la diversification, et qui rend la question d’un câble de remplacement structurelle.
LION / LION2, le réseau régional
LION signifie Lower Indian Ocean Network. Le système initial relie La Réunion, Maurice et Madagascar, et son extension LION2 prolonge ce maillage vers Mayotte et Mombasa, au Kenya. À La Réunion, l’atterrissement se trouve à Sainte-Marie. L’ensemble assure la connectivité régionale dans l’océan Indien et, au-delà, la route privilégiée vers l’Europe pour une grande partie du trafic, où sont hébergées la plupart des données utilisées localement.
Selon le mode de comptage, LION et LION2 peuvent être présentés comme deux câbles distincts ou comme un même ensemble régional, ce qui explique les chiffres parfois divergents que l’on rencontre selon les sources (3 systèmes actifs si l’on regroupe, 4 segments nommés si l’on sépare). Quel que soit le décompte, la fonction reste la même : assurer la liaison de proximité dans l’océan Indien et offrir un point d’échange régional vers le continent africain et l’Europe.
METISS, la diversification (2022)
METISS signifie Meltingpot Indianoceanic Submarine System. Mis en service en avril 2022, c’est l’un des câbles les plus récents desservant l’île. Il connecte cinq territoires de l’océan Indien : La Réunion, Maurice, Madagascar, Mayotte et l’Afrique du Sud (Amanzimtoti). À La Réunion, METISS atterrit au Port (dans les locaux Mauvillac chez l’opérateur Zeop). Plus court que SAFE (environ 3 000 km), il est aussi plus moderne et conçu pour ouvrir une route alternative en cas d’incident, tout en offrant un débit unitaire bien supérieur.
Sa capacité théorique annoncée monte jusqu’à 24 Tbit/s avec les équipements actuels. Attention à distinguer capacité théorique et capacité activée : ce que les opérateurs ont effectivement allumé sur le câble (équipements optiques, longueurs d’onde achetées) reste une fraction de ce maximum. Le câble est porté par un consortium incluant Telma (Madagascar), CEB FiberNET (Maurice), Orange et l’opérateur Sud-Africain Liquid Telecom.
L’arrivée de METISS a marqué un tournant : pour la première fois, La Réunion bénéficie d’un câble moderne en service simultané avec SAFE, et non d’un simple câble de secours dormant. La diversification géographique (atterrissements sur des sites différents, routes maritimes différentes) renforce concrètement la résilience.
Trois zones d’atterrissement à La Réunion
L’île dispose de trois zones d’atterrissement distinctes pour ses câbles sous-marins actifs : baie de Saint-Paul pour SAFE (côte ouest), Le Port pour METISS (côte nord-ouest, locaux Mauvillac), et Sainte-Marie pour LION/LION2 (côte nord). Un quatrième site est en attente : Saint-Pierre, où une branch unit (point de jonction sous-marin) est prête à recevoir un futur câble. Pour un petit territoire de 850 000 habitants, le maillage déjà en place représente un travail d’infrastructure considérable, et la dispersion géographique des atterrissements est un atout en cas d’incident côtier localisé.
ReuNION, le projet de quatrième système
ReuNION est le projet de quatrième câble sous-marin pour La Réunion (REUnion New Indian Ocean Network). L’objectif annoncé est de renforcer la résilience numérique de l’île. Le porteur identifié est Réunion THD / La Réunion Connectée. Le coût total du projet est estimé à environ 88,3 millions d’euros, avec 30 millions d’euros annoncés en financement FEDER.
À ce stade, ReuNION reste un projet : aucun câble n’est posé, et plusieurs câbles équivalents dans le monde ont mis 5 à 10 ans entre annonce et mise en service effective.
Anecdote : RAVENAL, l’ancêtre de METISS
Bien avant METISS, la Région Réunion sous Paul Vergès avait porté le projet RAVENAL, ancêtre conceptuel de ce qui est devenu METISS deux décennies plus tard. C’est l’illustration que la question d’un câble régional appartenant aux acteurs locaux est ancienne, et que les décisions actuelles s’inscrivent dans une histoire longue d’arbitrages stratégiques sur la souveraineté numérique de l’île.
Combien de câbles au total ?
Aujourd’hui, La Réunion est desservie par 3 grands systèmes actifs : SAFE, LION / LION2, et METISS. Avec ReuNION, l’île se dirige vers un 4e système stratégique. Si l’on compte LION et LION2 comme deux câbles séparés, on peut aussi parler de 4 câbles ou segments nommés déjà existants, auxquels s’ajouterait ReuNION comme nouveau projet. Le décompte dépend donc du mode de regroupement, mais l’architecture globale reste : trois familles actives + un projet en cours.
Capacité théorique, capacité activée
Une distinction essentielle pour lire les chiffres publiés. Chaque câble a une capacité théorique (ce que la fibre + l’équipement maximal autoriserait, ex. 24 Tbit/s sur METISS), et une capacité activée par les opérateurs (ce qu’ils ont effectivement allumé en termes de longueurs d’onde, équipements optiques, ports). La capacité activée représente généralement une fraction du maximum théorique, dimensionnée selon la demande commerciale et les engagements financiers.
Les opérateurs gardent en outre de la marge pour les pics et la redondance, et combinent plusieurs câbles pour leurs propres routes (ex. METISS + SAFE pour la couverture régionale, SAT3 + EQUIANO pour le transit Afrique du Sud). C’est la diversité de ces routes commerciales qui détermine la robustesse réelle, pas le seul chiffre “papier” de capacité.
Vulnérabilités : démêler les mythes
Plusieurs idées reçues circulent sur la fragilité des câbles. Mise au point importante :
Mythe 1 : un câble sous-marin se casse souvent en mer. En réalité, c’est très rare. Les câbles modernes sont enterrés ou armurés dans les zones à risque (côtes, plateaux continentaux peu profonds, routes maritimes), et les ruptures en pleine mer sont l’exception. L’exemple le plus connu de rupture maritime récurrente est SAT3, qui passe par l’embouchure du fleuve Congo dans une zone instable (charriage de débris, fond mouvant). Pour la zone océan Indien et les abords de La Réunion, ce type de cas est marginal.
Mythe 2 : la principale menace est l’ancre d’un cargo. Là encore, ce risque existe surtout sur les premiers kilomètres près de la côte, et ne représente pas le mode d’incident le plus fréquent. La majorité des incidents ont lieu à terre : équipements d’atterrissement, stations de répétition, alimentation électrique. Indice : si un incident est résolu en quelques heures ou quelques jours, c’est presque certainement un problème terrestre. Une réparation maritime, elle, demande un navire câblier (rare, parfois indisponible) et prend 10 à 30 jours.
Le vrai talon d’Achille : l’alimentation électrique des répéteurs optiques. Sur les longues distances, le signal optique doit être amplifié par des répéteurs alimentés en courant depuis les stations terrestres. Quand l’alimentation est fragile, par exemple en Afrique du Sud où le réseau électrique connaît des coupures (load shedding), c’est tout le câble qui peut subir des dégradations ou des coupures, sans aucun incident maritime.
Les autres facteurs restent à surveiller : glissements de terrain sous-marins (la pente continentale réunionnaise est raide), séismes majeurs (rappel : le séisme de Taïwan 2006 avait sectionné plusieurs câbles internationaux), sabotage (rare, documenté dans certaines zones de tension), et vieillissement des équipements (SAFE en première ligne).
Ce qui se passe en cas de coupure
Important : la bascule sur un autre câble n’a rien d’automatique. Pour qu’un opérateur puisse rerouter son trafic vers un câble de secours, il faut qu’il ait préalablement loué de la capacité sur ce câble, installé les équipements nécessaires (longueurs d’onde, ports, équipements optiques) et paramétré le routage côté backbone. Sans cette préparation contractuelle et technique, le câble alternatif existe mais ne sert à rien pour cet opérateur précis. C’est une décision commerciale et financière, prise en amont, qui détermine la résilience réelle.
Le scénario le plus fréquent reste celui d’un seul câble qui tombe (ou une partie de ses fibres). Si les opérateurs ont préparé des routes alternatives, le trafic est rerouté sur les autres systèmes avec une perte minime pour la plupart des utilisateurs (un peu plus de latence, peut-être quelques services lents). La réparation maritime prend de 10 à 30 jours, les pannes terrestres beaucoup moins.
Le scénario plus sévère est celui de plusieurs câbles qui tombent simultanément. Très improbable mais pas impossible (séisme majeur, double sabotage, défaillance électrique régionale touchant plusieurs répéteurs), il rendrait La Réunion quasi-isolée d’internet, à l’exception des liens satellite (Starlink, Eutelsat) qui resteraient fonctionnels mais saturés rapidement, et des routes alternatives via les pays voisins quand elles sont techniquement possibles. Tout le numérique critique (banques, paiement par carte, services publics, communications, presse) serait dégradé pendant plusieurs jours minimum.
Enfin, des pannes partielles (quelques fibres seulement coupées, ou dégradation d’amplificateur) restent possibles. Elles produisent une capacité réduite mais un service continu, souvent imperceptible côté utilisateur final.
Qui surveille tout ça
La surveillance n’est pas du domaine public. Les opérateurs propriétaires des câbles ont leurs propres sondes optiques et systèmes de management, et voient directement sur leurs routeurs quand une route internet (BGP) “bagote” (clignote, change rapidement) ou disparaît. Pas besoin de sondes externes pour qu’eux sachent ce qui se passe ; l’information côté opérateur est immédiate et précise. La Région Réunion et la préfecture ont accès à certaines données via les conventions opérateur.
Pour le grand public, en revanche, aucun outil officiel ne dit en temps réel “le câble SAFE est en panne” ou “METISS subit une dégradation”. Les annonces arrivent via les opérateurs, généralement en aval, quand les clients se plaignent.
C’est ici que RIPE Atlas et 974.live apportent une visibilité indépendante côté utilisateur. En mesurant la latence et la connectivité depuis des sondes réparties à La Réunion vers des cibles en Europe, en Afrique et en Asie, on peut observer un changement brutal de route internet (les paquets passent soudain par un autre câble), une augmentation de latence anormale vers un continent donné, ou une perte de paquets corrélée sur plusieurs sondes simultanément. C’est complémentaire de la visibilité opérateur, pas équivalent : RIPE Atlas mesure ce que voient les utilisateurs, pas l’état physique du câble lui-même. Voir le guide détecter les pannes FAI et EDF pour la doctrine et les méthodes.
FAQ
Pourquoi pas Starlink en backup généralisé ?
La capacité est limitée : Starlink à La Réunion peut couvrir quelques dizaines de milliers d’utilisateurs simultanés sans saturation. Une coupure totale toucherait potentiellement 850 000 personnes, ratio incompatible. Starlink reste utile pour l’urgence ciblée et pour les zones blanches en câble fixe (cf. guide Starlink). À noter : sur la longue distance, la latence Starlink peut théoriquement battre les câbles sous-marins (la lumière voyage plus vite dans le vide que dans une fibre optique, et les sauts entre satellites en orbite basse permettent des trajets plus directs). Mais cet avantage est conditionné à la présence de stations terrestres Starlink proches de la destination : sans station de descente proche du serveur cible, le gain disparaît.
Combien coûte la pose d’un câble sous-marin ?
Pour un câble de quelques milliers de kilomètres comme METISS, l’ordre de grandeur est de 100 à 200 millions d’euros, financé par un consortium d’opérateurs sur 20 à 25 ans d’amortissement. Pour ReuNION, le coût annoncé est d’environ 88,3 millions d’euros, dont 30 millions de financement FEDER.
Y a-t-il une alternative terrestre ?
La Réunion étant une île isolée, non. Les pays continentaux ont des doublons fibre terrestres, ce n’est pas notre cas.
Et le câble PEACE, il dessert La Réunion ?
Le câble PEACE est parfois mentionné dans les discussions sur la latence ou les routes internet depuis La Réunion. Cependant, il ne semble pas atterrir directement à La Réunion. Il peut être utilisé indirectement par certains opérateurs via des interconnexions internationales, mais il ne fait pas partie des câbles principaux qui connectent physiquement l’île.
Quelle est la capacité comparée à un pays métropolitain ?
La Réunion bénéficie aujourd’hui d’une capacité de l’ordre de plusieurs dizaines de Tbps cumulés via SAFE, LION/LION2 et METISS. À comparer, la capacité internationale de la France métropolitaine se compte en pétabits par seconde, à plusieurs ordres de grandeur supérieurs. Suffisant pour les usages réels actuels, mais pas comparable.
Remerciements
Ce guide a été enrichi des retours techniques de Florent (pseudo f1oren), opérateur local impliqué de longue date dans l’infrastructure réseau réunionnaise, notamment sur les sujets de caching local et de connectivité régionale. Joignable sur X (Twitter) et auteur d’un post de coordination sur le forum Kozazot à propos des sondes RIPE Atlas à La Réunion.
Sources externes
- submarinecablemap.com , carte mondiale interactive
- TeleGeography , statistiques opérateurs et capacités
- Région Réunion , La Réunion Connectée
- Forum Kozazot , Sondes RIPE Atlas à donner
- Florent (f1oren) sur X
- Dashboard 974.live , panel Telecom , latence FAI Réunion en direct