Comprendre RIPE Atlas : pourquoi un boîtier USB compte pour La Réunion
RIPE Atlas expliqué simplement : à quoi ça sert, pourquoi le projet est utile mondialement, pourquoi La Réunion en a particulièrement besoin.
L’essentiel
RIPE Atlas, c’est une gigantesque expérience collective opérée par le RIPE NCC (Réseaux IP Européens, registry IP régional basé à Amsterdam) : des milliers d’hôtes volontaires (particuliers, hébergeurs, opérateurs réseau, universités) exploitent des sondes matérielles (petits boîtiers USB) ou logicielles (containers déployables sur VM, Raspberry Pi, routeur OpenWrt, serveur). Ce réseau distribué mesure ensemble la santé d’internet, en continu, partout. À La Réunion, on a très peu de sondes actives selon l’API publique RIPE Atlas, et c’est un problème : sans yeux locaux, personne ne peut détecter en temps réel si l’île est en panne. Ce guide explique ce qu’est RIPE Atlas, à quoi ça sert au niveau mondial, et pourquoi c’est particulièrement utile chez nous.
Internet n’est pas magique
Quand tu charges une vidéo YouTube depuis Saint-Denis, l’essentiel du contenu est en réalité déjà à La Réunion, dans un serveur cache installé chez ton opérateur. Le trafic ne traverse pas l’océan. Quand il faut quand même sortir de l’île (site rare, application métier, données dynamiques), ton fournisseur d’accès achemine la requête via un câble sous-marin, le plus souvent vers l’Afrique du Sud (principal hub numérique de la zone) ou vers l’Europe via le maillage régional. La réponse revient ensuite vers toi, pas forcément par le même chemin que l’aller : sur internet, aller et retour sont calculés indépendamment selon les accords entre opérateurs et la santé des liens.
Pour comprendre en détail comment fonctionne internet à La Réunion (caches locaux, peering en Afrique du Sud, capacité des câbles, latence asymétrique), voir le guide dédié.
Tout cet enchaînement repose sur 3 grands systèmes de câbles sous-marins actifs (SAFE depuis 2002, LION/LION2, METISS depuis 2022) et sur la santé de centaines de routeurs entre ces câbles et toi. Un quatrième système, ReuNION, est en projet (cf. guide câbles sous-marins).
Quand l’un de ces maillons tombe, internet ralentit, ou se coupe carrément. Et personne ne te le dit : ni ton fournisseur d’accès, ni les médias, en tout cas pas tout de suite.
Le problème : on ne sait pas ce qui se passe
À La Réunion, en 2026, voici comment on apprend qu’il y a une panne :
- Panne EDF : EDF Réunion poste un message sur X (ex-Twitter), souvent plusieurs dizaines de minutes après le début de la coupure (le délai dépend de la confirmation interne et de la taille de l’incident, observation empirique sur les communications EDF Réunion).
- Panne fournisseur d’accès : tu te plains à des amis, qui te disent “ah moi aussi”, et tu finis par appeler le service client une heure plus tard.
- Coupure de câble sous-marin : la presse en parle parfois, des jours plus tard, et la plupart des gens n’ont jamais entendu parler de ce câble.
C’est un système qui informe les gens après les avoir laissés râler. On peut faire mieux.
RIPE Atlas, c’est quoi exactement
Imagine des milliers de thermomètres dispersés dans le monde entier. Chaque thermomètre mesure la température toutes les minutes. En les regardant tous ensemble, on peut tracer une carte météo précise du globe. Et si une zone se met soudainement à montrer “froid” partout en même temps, on sait que quelque chose de réel s’y passe.
RIPE Atlas, c’est pareil, mais pour la santé d’internet.
Une sonde RIPE Atlas peut prendre deux formes : un petit boîtier USB (la taille d’une clé USB épaisse) branché sur la box et alimenté en USB, ou une sonde logicielle (container) installée sur un Raspberry Pi, un routeur compatible (OpenWrt), une machine virtuelle ou un serveur. Dans les deux cas, une fois activée, la sonde fait deux choses :
- Elle se signale au monde : elle dit “je suis là, branchée, ma connexion fonctionne”.
- Elle exécute des mesures réseau : elle envoie des “ping” (un signal pour vérifier qu’un site est joignable) et des “traceroute” (un test qui retrace le chemin emprunté par les données entre deux points) vers d’autres serveurs partout dans le monde.
Toutes ces mesures, multipliées par des milliers de sondes, donnent une photo en haute résolution de l’état d’internet à chaque seconde.
Le projet est porté par le RIPE NCC, une organisation à but non lucratif basée à Amsterdam, qui distribue les adresses internet (les “numéros” qui identifient chaque appareil connecté) en Europe et au Moyen-Orient. Les résultats des mesures sont publics et gratuits, consultables par chercheurs, journalistes, ONG, services de cybersécurité. Les mesures personnalisées que tu peux lancer toi-même utilisent un système de crédits : héberger une sonde te rapporte des crédits, qui te servent ensuite à demander tes propres mesures (par exemple : retracer le chemin vers un site, vérifier en continu qu’il répond, ou tester si son nom de domaine est correctement traduit en adresse internet).
Pourquoi c’est utile au niveau mondial
Quelques exemples concrets de ce que RIPE Atlas a permis :
- Cartographier des coupures massives : en mars 2015, une panne électrique géante en Hollande du Nord a été observée via RIPE Atlas, les sondes locales tombant en chaîne au moment de l’incident (cf. RIPE Labs et APNIC blog). C’est devenu un exemple marquant de panne électrique cartographiée via un réseau de mesure réseau, repris dans la littérature.
- Surveiller la censure d’État : pendant des coupures internet politiques (Iran, Russie, Soudan), RIPE Atlas a documenté précisément quelles régions étaient touchées et pendant combien de temps.
- Mesurer la qualité du service : les chercheurs comparent la latence (le temps de réponse) entre pays, opérateurs, technologies, pour informer les décisions d’investissement.
- Observer des anomalies de routage : il arrive que des données prennent un chemin anormal, parfois pour de bonnes raisons (panne, optimisation), parfois pour de mauvaises (espionnage, configuration erronée d’un opérateur). RIPE Atlas permet d’étudier ces anomalies en regardant en parallèle ce que voient des sondes situées un peu partout. Ce n’est pas un détecteur automatique : c’est un instrument de mesure que les analystes utilisent au moment où l’incident apparaît.
C’est l’un des projets les plus ouverts et utiles du monde du réseau. Et il fonctionne uniquement grâce à des volontaires comme toi.
Pourquoi La Réunion en a particulièrement besoin
Une île de 850 000 habitants, connectée par 3 grands systèmes de câbles sous-marins (SAFE, LION/LION2, METISS), dépendante du numérique pour la banque, le travail, l’éducation, les services publics. Et pourtant, au 10 mai 2026 (snapshot RIPE Atlas API, country_code=RE) :
- 48 sondes connectées sur l’île (juin 2026), sur 111 sondes RE enregistrées au total (les autres sont 50 abandonnées, 7 retirées du service, 5 déconnectées, 1 jamais connectée). À comparer aux centaines de sondes actives dans une métropole européenne équivalente.
- Plusieurs communes totalement invisibles au réseau RIPE Atlas à cette même date : aucune sonde connectée à Cilaos, Salazie, Saint-Philippe, Plaine-des-Palmistes, Mafate notamment.
- Aucune commune ne remplit aujourd’hui le seuil minimum permettant à notre détecteur de coupures EDF de conclure avec confiance (au moins 3 sondes sur 2 opérateurs différents dans la même zone, selon notre méthodologie de détection).
Concrètement, ça veut dire qu’une coupure EDF dans le Sud sauvage ne laisse aucune trace mesurable. Si un câble sous-marin tombe entre la Réunion et l’Afrique, on peut détecter le ralentissement, mais avec très peu de précision géographique.
Et pour un territoire qui subit cyclones, glissements de terrain, fortes pluies, lave volcanique, c’est une lacune majeure de ne pas avoir de capteur indépendant qui sache dire en temps réel : “oui, le secteur de Sainte-Rose est privé d’internet et probablement d’électricité”.
Ce que 974.live apporte
Le site 974.live est un dashboard public qui agrège les signaux temps réel utiles aux Réunionnais : météo, vigilance cyclonique, activité du Piton de la Fournaise, qualité de l’eau de baignade, état des routes, webcams.
Depuis 2026, on a ajouté un nouveau capteur : un détecteur d’incidents EDF et FAI basé sur RIPE Atlas. À chaque grappe de sondes qui tombent ensemble dans une même zone, l’algorithme se demande : “est-ce que ça ressemble à une coupure de courant ? À une panne d’opérateur ? À un câble cassé ?”. La réponse n’est jamais binaire. Elle est nuancée, avec un niveau de confiance, des hypothèses alternatives, et une zone géographique. La méthodologie complète est disponible sur la page Méthodologie.
C’est le rôle qu’on veut jouer : un capteur indépendant et public, pas redondant avec EDF Twitter ou Imazpress, qui dit ce que les acteurs officiels ne disent pas, ou disent trop tard.
Comment tu peux aider
Plus on a de sondes réparties sur l’île, plus le détecteur est précis. Pas besoin d’être technicien.
Tu es éligible si :
- Tu habites à La Réunion (peu importe la commune, plus c’est rare mieux c’est).
- Tu as une connexion internet stable (n’importe quel opérateur).
- Tu disposes d’un port Ethernet libre sur ta box et d’un port USB libre pour l’alimentation.
- Tu acceptes de laisser le boîtier branché en permanence.
C’est tout. La sonde est gratuite et remise en main propre, avec les deux câbles inclus (Ethernet + USB), par un contact local du projet RIPE NCC à La Réunion (pas par 974.live, qui n’expédie pas le matériel). Elle consomme moins de 1 watt (négligeable), ne voit aucun trafic personnel, et te rapporte même des “crédits” que tu peux utiliser pour faire tes propres mesures réseau si ça t’intéresse.
Les zones où on a vraiment besoin de toi en priorité :
- Cirques : Mafate, Cilaos, Salazie. Aucune sonde aujourd’hui.
- Sud sauvage : Saint-Philippe, Sainte-Rose, Petite-Île.
- Hauts : Plaine-des-Palmistes, Le Tampon, Bourg-Murat.
- Toute commune où personne d’autre n’est encore équipé.
Les opérateurs où on a vraiment besoin de couverture (peu ou pas de sondes aujourd’hui) :
- Telco-OI , 4ème opérateur fixe de l’île, sondes très peu nombreuses.
- Canalbox (Canal+ Telecom) , couverture quasi inexistante sur RIPE Atlas.
- Starlink , utile pour observer la connectivité satellite et la résilience hors-câble.
- SFR Réunion (SRR) , couverture inférieure à Zeop/Orange, à densifier.
Zeop et Orange sont déjà mieux représentés. Une sonde supplémentaire chez eux reste très intéressante si elle est dans une zone géographique non desservie (cirques, Sud sauvage, Hauts), car le multi-AS dans une zone permet de distinguer une coupure EDF (qui touche tous les opérateurs) d’une panne FAI ciblée.
Alternative : la sonde logicielle
Si tu n’as pas de prise USB libre, si tu préfères ne pas brancher de boîtier physique, ou simplement si tu veux contribuer à très peu de frais, le RIPE NCC propose des sondes logicielles (containers déployables sur Raspberry Pi, routeur OpenWrt, machine virtuelle, serveur). C’est le même rôle qu’une sonde matérielle, sans le boîtier. Documentation officielle : atlas.ripe.net/docs/howtos/software-probes/.
Coordination locale
Un effort de coordination est en cours sur l’île pour distribuer des sondes RIPE Atlas matérielles aux profils éligibles. Florent (pseudo f1oren), opérateur local impliqué de longue date, a publié un fil de coordination sur le forum Kozazot : Sondes de mesure RIPE Atlas à donner gratuitement. C’est l’endroit naturel pour échanger entre hôtes potentiels et porteurs de sondes. Florent est joignable sur X (Twitter).
Pour demander une sonde via 974.live, remplis le formulaire ci-dessous. Réponse sous 48h. Le contact local prendra ensuite rendez-vous avec toi pour te remettre la sonde en main propre.
Remerciements
Ce guide a été enrichi des retours techniques de Florent (pseudo f1oren), opérateur local impliqué de longue date dans l’infrastructure réseau réunionnaise, notamment sur le caching local, les sondes RIPE Atlas et la coordination communautaire. Joignable sur X (Twitter) et auteur d’un post de coordination sur le forum Kozazot.
Sources externes
- Site officiel RIPE Atlas : atlas.ripe.net
- Documentation technique : atlas.ripe.net/docs
- FAQ probes/hosts/anchors/sponsors : atlas.ripe.net/docs/faq/probes-hosts-anchors-sponsors/
- Sondes logicielles : atlas.ripe.net/docs/howtos/software-probes/
- Mesures intégrées : atlas.ripe.net/docs/getting-started/built-in-measurements/
- Détails techniques / vie privée : atlas.ripe.net/docs/faq/technical-details/
- API publique des sondes RE : atlas.ripe.net/api/v2/probes/?country_code=RE
- Carte mondiale des sondes : atlas.ripe.net/results/maps/
- Région service RIPE NCC : ripe.net/about-us/what-we-do/ripe-ncc-service-region
- Panne Hollande du Nord 2015 (analyse RIPE Labs) : labs.ripe.net/author/andreas_strikos/amsterdam-power-outage-as-seen-by-ripe-atlas/
- Panne Hollande du Nord 2015 (APNIC blog) : blog.apnic.net/2015/04/02/atlas-maps-the-world-well-a-north-holland-power-outage-anyway/
- Forum Kozazot , Sondes RIPE Atlas à donner
- Florent (f1oren) sur X